(Pièce vue précédemment en ces lieux : La Chapelle en Brie, mise en scène Alain Gautré, critique en octobre 2009)
Alice, et cetera rassemble trois pièces courtes de Dario Fo et Franca Rame qui traitent de la femme, de la femme et de l’homme, du couple, du sexe, et puis surtout de la femme au final. Bien qu’ayant lieu dans une Italie des années 1960 où les bourgeois raillent les intellos féministo-gauchistes et se demandent à quoi peut bien servir cette révolution sexuelle si ce n’est à apporter plus d’embêtements dans le couple, l’ensemble conserve une certaine actualité et une fraicheur toute irrésistible.
Je dois avouer que l’interprétation de la première pièce (Alice au pays sans merveilles) m’a fait pour le moins froncer les sourcils : multiplant l’Alice en trois Alice candides mais toutes sexy avec leurs jolies robes courtes de couleur vive et leurs longs cheveux, elles content leurs aventures dans un pays bardé de frigos qui veulent les écraser et d’arbres membrés qui cherchent à les… bref. Imaginer trois ingénues se faire balader dans une contrée métaphore d’une vile société consumériste et machiste où elles se cognent tous les trois mètres à des pénis et des publicités qui leur ordonnent d’acheter le dernier produit crétin, cela aurait pu effectivement être épicé et drôle ; mais le côté hystérique, surjoué et parfois même un peu cheap de la mise en scène fait que je n’ai pas vraiment accroché. Pourtant les trois Alice trouvent leur place dans la suite en étant comme des sortes d’anges-gardiens malicieux des femmes des deux pièces suivantes, apportent une forme de fil rouge qui relient les trois pièces entre elles et servent à quelques uns des effets comiques les plus efficaces de la pièce.
La deuxième pièce, Je rentre à la maison, met en scène une femme entre deux âges qui s’enfuie de chez elle à la suite d’une dispute de plus avec un mari qui ne “dépasse pas les 21 secondes” au lit. Mais elle va rencontrer un collègue avec qui elle aura une aventure pour le moins piquante, sans vous conter la fin qui est un petit sommet d’absurdité drôle. Au début, j’étais un peu perplexe par rapport au choix d’un homme pour interpréter ce rôle de femme, ce qui oriente forcément le personnage vers une attitude et un parler assez précieux, les gestes maniérés, les yeux qui vont en l’air, les cris aigus… Ce qui peut faire perdre de la crédibilité ou de la force au personnage. A la fin de la pièce, j’ai pensé que c’était pour rester en cohérence avec la direction résolument burlesque de l’ensemble de la pièce, ce à quoi contribue effectivement bien le choix d’un homme pour jouer le rôle de cette épouse désabusée qui retrouve goût au sexe dans les bras d’un amant pour le moins inattendu. Il faut dire que Sébastien Amblard est un excellent acteur qui interprète à merveilles les émois, le désarroi comme la joie la plus folle de son personnage qui en devient au final très touchant.
Enfin, la troisième pièce, Couple ouvert à deux battants, s’ouvre sur une énième tentative de suicide d’une femme, désespérée face à son mari volage qui collectionnent les conquêtes comme d’autres collectionnent les timbres. Lorsque ce dernier tente de la convaincre des bienfaits du couple ouvert, elle finit par accepter à contre-coeur, mais celui qui pensait être le vainqueur se verra bientôt cruellement désarçonné… C’est l’habituel schéma du mari adultère sans scrupule et sans vergogne, roublard et macho, et de la femme désespérée qui n’en peut plus de l’attendre à la maison en se rongeant les nerfs ; puis le retournement de situation, la femme qui prend le dessus et se révèle être la plus fine, le mari qui est ridiculisé et roulé dans la farine. Il est toujours difficile d’aller au-delà des “trucs” habituels du vaudeville de base mille et une fois vus et revus et de ne pas sombrer dans des effets comiques bateau qui ne feront rire que les plus disposés à rire. Mais Couple ouvert à deux battants parvient à relever avec brio le défi en proposant une mise en scène qui certes exagère les traits des personnages sans néanmoins tomber dans le profondément grotesco-vulgaire. L’habituelle histoire du mari et de la femme est vivement rehaussés par le talent des deux auteurs. Surtout, leurs deux personnages ont des personnalités un peu plus travaillées que dans d’autres pièces du genre : la femme est parfaite dans sa reconquête de soi-même, son ton moqueur et revanchard ; l’homme en rajoute dans le côté mâle dominant qui bien que malin finit par sombrer dans la jalousie et la panique dés lors que sa femme lui échappe. Les deux sont finalement des adversaires à niveau égal et cette confrontation en devient vraiment intéressante. Ils oscillent entre la caricature impossible et les situations ubuesques que pourtant seule la réalité peut créer, et finissent par atteindre un juste équilibre. Par ailleurs, certaines situations en elles-mêmes sont franchement cocasses et les rires ne peuvent que fuser.
Alice et cetera – extrait du spectacle
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Bien que posant un regard largement railleur sur ce couple bourgeois qui s’essaye aux aléas du couple libre et un regard préoccupé pour ces femmes qui cherchent à s’émanciper, la pièce cherche surtout à faire rire (échoue dans la première à mon avis, mais y réussit très bien dans la deuxième et surtout la troisième pièce), fait le pari du burlesque tout en faisant un clin d’œil aux femmes qui finalement s’en sortiront toujours, accompagnées de leur malicieuse Alice personnelle qui est là pour apporter sourire et liberté joyeuse. Cela faisait longtemps que je n’avais pas autant ri dans une pièce, et c’est un excellent changement.
