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Eh bien j’ai quasiment multiplié par dix la fréquentation journalière de ce site grâce à mon article sur Un Tramway. Dorénavant je n’irai voir que les blockbusters du théâtre pour attirer des lecteurs alors! Et je dirai des horreurs totalement gratuites sur les pièces les plus courues du moment, et je me ferai traîner dans la boue pour cela, et j’alimenterai le scandale et l’hérésie pour avoir dit que franchement, la dernière mise en scène de je ne sais quel illustre et respecté metteur en scène, c’est pas très intéressant, c’est même très trivial en fait.

Blague mise à part, je suis allée voir Le mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux au Théâtre du Lierre.
La pièce raconte l’histoire d’une famille dans les Balkans dont le fils est mort à la guerre, dans les années 1990 après que l’Union Soviétique soit tombée et que le marché libre se soit emparés de ces terres. La mère n’a de cesse de se demander où se trouve le corps de son fils défunt sans lequel elle ne peut faire son deuil. Le père recherche partout dans la forêt ce qui aurait pu rester de son fils, sans résultat. Pendant ce temps-là, la soeur est à Paris et se retrouve dans les affres de la prostitution et des réseaux de mafieux. Mais le fantôme du fils, accompagné d’autres fantômes, ses « copains de tombe » si je puis dire, hante, veille sur ses parents et essaye de les ramener à la vie, lui du fond de sa mort…

Macabre ? Pathétique ? Pas vraiment. Si le fond historique et le sujet d’une famille qui tente de se reconstruire après la guerre, malgré la douleur due à la perte d’un être cher ne sont pas de toute gaieté, la pièce contrebalance cette gravité avec une interprétation burlesque, les tons enjoués ou tragiques d’une fanfare, et quelques personnages, peut-être mesquins sur les bords (et dans le fond aussi remarque!) mais hauts en couleurs. Ainsi ces voisins cupides et cyniques qui vendent à prix d’or aux mères éplorées les ossements trouvés dans leur jardin pour en faire des cadavres à pleurer ; ces gardes frontières qui intiment les gens d’embrasser (littéralement) la terre de leur patrie tout en répétant comme des machines emprisonnées dans leur non-pensée qu’ils sont dans un « pays libre » ; ou encore Carolina, une travestie délurée mais impitoyable qui prendra la soeur sous sa protection. Trop de burlesque aurait desservi les thèmes de la pièce qui restent assez tragiques et éloigné le spectateur des personnages ; mais trop de sérieux ou de politique aurait peut-être accablé le public. Le choix d’une mise en scène entre les deux apparait très juste, parvenant à faire sourire les spectateurs tout en les émouvant. Il y a un côté tragique, mais aussi tendrement désuet et nostalgique, à l’image de cette mère folle de désespoir mais incroyablement volontaire et têtue quand il s’agit d’obtenir ce qu’elle veut, et pourtant chez qui le mot progrès sonne faux. Il y a la tristesse des ravages que le capitalisme peut faire dans un pays fraîchement sortie du communisme, tant à grand échelle qu’à l’échelle des petites gens, mais aussi le côté « allez il faut en rire quand même, et même s’en moquer », comme lorsqu’on assiste au baratin de marchand du voisin arriviste, qu’on rit et s’offusque à la fois. Ce mélange de sentiments et cette interprétation toute en nuance de ces sujets sont les points forts de cette pièce très bien pensée et par ailleurs très bien portée par des comédiens qu’on sent enthousiastes.

De la vidéo ici : http://www.caspevi.com/le-mot-progres-dans-la-bouche-de-ma-mere/

J’aurais envie de commencer à dire que c’est bien évidemment l’histoire de Blanche DuBois, une belle du Sud un peu fanée mais encore assez jolie qui débarque chez sa sœur après que la maison familiale ait été perdue ; puis c’est la confrontation avec son beau-frère Stanley, un espèce de gros rustre, et la tension sexuelle, le jeu d’attirance et de rejet entre les deux, l’écran de fumée et de fantasmes érigé par Blanche – où, prof de littérature et se parant de fourrures, elle se présente comme une belle dame instruite avec des manières – qui s’effrite pour laisser place à la réalité – après que son mari se soit suicidé quand elle a appris son homosexualité, elle enchaîne amant sur amant et a même eu une relation avec un de ses élèves de 17 ans. Le choc entre la belle et la brute et l’effacement simultané de l’illusion au profit de la réalité sont les deux thèmes principaux de cette pièce ô combien connue de Tennessee Williams.


Dans cette adaptation où le texte de Williams a été largement retravaillé, ces deux thèmes s’effacent pour se concentrer sur la personne de Blanche. La Blanche interprétée par Isabelle Huppert a de longs monologues où elle révèle sa demi-folie destructrice, mais aussi une forme de lucidité perverse qui rend le personnage de Blanche plus ambigue et moins facile à cerner que dans le texte original. On ne sait jamais véritablement si ses apparentes fragilité et sa folie sont feintes ou réelles, conscientes ou insconscientes, passant de la femme séductrice à l’animal coincé dans sa cage de verre.

Si ce recentrage sur une Blanche plus déroutante que dans la version originelle est intéressant… Voilà bien la seule chose dans la pièce qui a attiré mon attention. Au delà de ça, la pièce reste largement illisible avec des éléments de mise en scène qui non seulement n’ont apparemment pas de sens véritable, mais en plus n’apportent rien de particulier à la pièce. Et on finit par penser « oui mais alors, ça veut dire quoi ça veut montrer quoi ? On n’en sait rien ». Cela va du décor en général (un rectangle en verre qui couvre toute la longueur de la scène et qui va d’avant en arrière pendant toute la pièce), de l’utilisation de la vidéo et d’intermèdes musicaux (avec une mauvaise chanteuse) en langue étrangère, une conférence en anglais sur le compromis dans le couple, à des détails comme la projection d’une vidéo de théâtre d’ombres et de marionnettes à la fin ou le fait que Stanley a les cheveux débrayés à la fin et que Mitch, l’ami de Stanley, devient chauve. Tous ces éléments sont là, mais ça n’apporte rien à l’histoire. L’esthétique qui en ressort ne frappe pas vraiment.

Dans ce sens, j’avoue que ça m’énerve de voir au théâtre ce qui doit sans doute relever d’un choix de mise en scène, mais qui n’est pas compréhensible pour le public ou qui donne l’impression qu’en fait ça relève du hasard ou du « je vais épater les gens ». Il y a certaines pièces, je sais au bout de dix minutes qu’il va forcément y avoir un comédien qui va se mettre à poil et montrer son sexe parce que c’est tendance et que c’est le côté on va choquer la populace. Eh bien ça ne manque pas dans cette pièce, y’en a un qui se fiche à poil. Ca devient assez prévisible tout ça…
D’autre part, l’espèce de surdramatisation de la pièce via le rapprochement avec des passages mythologiques (Hérode, Tancrède et Clorinde… MàJ : les références sont citées dans l’article de Libé qui penche sur le côté positif de la balance, et donc que je vous invite à lire pour avoir un avis contraire http://www.liberation.fr/theatre/0101617789-la-folle-de-l-odeon) lors de longs (très longs…) apartés, la musique de fond qui tambourine ou les grands cris d’Isabelle Huppert n’est pas convaincante. Blanche DuBois, à la base, ce n’est quand même pas Médée ou Phèdre ou Juliette. Bon. Et un Tramway nommé désir, ce n’est pas le roi Lear. Alors essayer de faire de l’un un drame du même acabit que l’autre, c’est difficile et sans doute inécessaire.
Mais le pire dans tout cela reste quand même l’ennui qui vous aggripe du début à la fin et qui résulte à la fois du fait qu’il n’y a jamais de montée réelle de tension ou de climax (et au final ça donne quelque chose comme « ah bon elle se fait violer ? Ah bon elle est emmenée à l’hopital psychiatrique ? Ah bon Stanley est un gros salaud qui termine tout content avec son gosse ? » mais aucune montée de tension pendant ces moments supposément névralgiques puisque les voix, la musique, la façon d’amener ces passages sont identiques au reste de la pièce) ; mais aussi de la manière de dire le texte des acteurs (assez monocorde sauf moments hystériques), de séquences de monologues et musicaux beaucoup trop longs, du fait qu’il n’y a pas de fil conducteur lisible, ni de suspence. Je connais assez la pièce, donc je pouvais suivre, mais quelqu’un dans la situation contraire n’aurait jamais compris ce qui se passe sur scène, qui est qui et qui fait quoi.
Il reste que oui Isabelle Huppert est une formidable actrice et les autres aussi, mais tout leur talent se perd dans cette adaptation inintelligible. Faire passer au second plan les deux thèmes principaux (et assez fascinants) de la pièce originelle pour se concentrer sur la folie douce de Blanche, pari difficile mais pourquoi pas, mais pari en échec au vu de cette pièce d’où je suis ressortie ennuyée et perplexe.

Après Shakespeare ? Eh bien…

Sinon cette mise en scène-là était belle, sobre, tragique. La pièce puissante, déroutante, fascinante.

Imaginez-vous que vous êtes de nouveau un enfant : c’est Noël et vos parents vous amènent devant un immense sapin richement décoré avec plein de cadeaux, des gâteaux en pain d’épices et des guimauves, des peluches et un petit train électrique. Bon. C’est à peu près le sentiment que j’ai eu lorsque j’ai assisté à une représentation de Phantom of the Opera. C’est littéralement magique et merveilleux : oh le grand lustre qui s’effondre! Oh la barque qui s’avance dans les caves de l’opéra! J’étais littéralement happée par ces scènes qui semblaient naître comme par magie. Hors les effets spéciaux, les décors sont superbes, et puis les chansons, et puis toute cette extravagance! On a beau savoir que c’est devenu une belle entreprise commerciale qui a engrossé plus d’argent que Titanic, je ne peux m’empêcher de rester impressionnée devant le savoir-faire et toute la beauté du spectacle, sans compter la musique de Lloyd Weber…

Si un jour vous avez l’occasion de voir le spectacle à Londres, Broadway ou n’importe lequel de leurs lieux de tournée, ne boudez pas votre plaisir et allez-y!

En n’étant plus étudiante depuis quelques mois et heureuse de devoir payer mes impôts à la fin de cette année (Ha Ha!), je découvre avec effarement qu’un de mes profs avaient raison, qu’on n’avait plus vraiment la force ou même le temps d’aller au théâtre après une journée de travail – et qu’avant de chercher chez Bourdieu, le capital culturel ou le désavantage économique pour expliquer le non-public du spectacle vivant, il valait mieux penser au fait que c’est dur de trouver une baby-sitter, aux retards du RER, ou en l’occurence que lorsqu’on termine le travail à 20h eh bien on est un peu crevé…
Bref! Je ne suis pas allée au théâtre cette semaine, et je n’irai pas cette semaine, donc la prochaine critique est ajournée à je ne sais quand.

Toujours est-il que si du coup il n’y a rien à lire sur ce blog, il y a des choses à lire ou à voir ailleurs.

Une mauvaise nouvelle : Rayhana, l’auteure de l’excellente pièce « A mon age je me cache encore pour fumer » dont je parlais dans la dernière note, s’est faite agresser par des individus qui ont tenté de la brûler (sans succès heureusement!) alors qu’elle se rendait à la Maison des Métallos. On devine évidemment les raisons qui ont motivé cette agression contre une femme qui a écrit une pièce traitant de femmes algériennes subissant la violence des hommes. Le théâtre, parce qu’il révèle en plein jour ce qui est terré dans le secret et le non-dit, inquiète… Mais persistera!

http://www.leparisien.fr/paris-75/pres-de-500-personnes-rassemblees-en-soutien-a-rayhana-16-01-2010-780356.php

Une bonne nouvelle : Perthus, cette pièce fabuleuse qui avait représentée au Rond-Point il y a deux ans, est de nouveau à Paris au Vingtième Théâtre. Si vous n’y êtes pas encore allés, courez-y!

Une discussion intéressante: sur son blog Theatre ideas, Scott Walters discute la notion de qualité et affirme qu’elle n’existe pas. En effet, à partir du moment où on accepte l’idée que certaines personnes supposément instruites et familières avec le théâtre pensent qu’une telle pièce est bien, tandis que d’autres personnes toutes aussi instruites et habituées à voir des pièces pensent qu’au contraire elle n’est pas bien, qui a raison dans l’absolu et qui a tort ? Donc il existe un certain relativisme en ce qui concerne la notion de qualité : chacun a sa notion de qualité définie par certains critères et il n’y en a pas une qui soit objective et universelle. En conséquence, la qualité n’existe pas. Il propose une autre définition de la qualité, qui est basée sur l’interactivité entre la pièce et le public. Pour reprendre ses termes, « la qualité existe quand une pièce avec certaines caractéristiques dans une mise en scène avec certaines caractéristiques entre en interaction avec un public qui reconnaît, apprécie et est capable d’interpréter ces caractéristiques ». Ainsi il n’existe aucune pièce qui soit bonne ou mauvaise en soi, mais cela dépend de l’interaction qu’elle établit avec son public. Il utilise l’exemple de Los Vendidos de Luis Valdez, une pièce qui serait « unidimensionnelle, avec des personnages stéréotypés et jouée par des acteurs pas très bien entrainés », bref qui en soi n’est pas géniale, mais qui a été présentée à l’arrière d’un camion en Californie pendant une grève de vendangeurs : « ce serait [donc] une production de grande qualité parce qu’elle a combiné le contenu, la forme, le contexte et le public de manière efficace et dynamique ».

Bien que je pense au contraire que la notion de qualité existe, je suis d’accord d’une certaine manière avec deux des idées développées par Scott Walters: la définition de la qualité d’une pièce est souvent détenue par une petite cotterie élitiste qui influence les mises en scènes actuelles et qui au passage ridiculise toutes les opinions du public soit disant ignorant – mais j’imagine que c’est inévitable, pour n’importe quel type d’art, il y aura toujours des gourous, des grands manitous et des stars. Par ailleurs, l’interactivité entre artistes et le public détermine dans une grande partie si une représentation (mais pas la pièce en elle-même) sera bonne ou mauvaise : quand le public réagit, quand on sent qu’il se passe ce petit quelque chose de particulier, quand tout le monde retient son souffle et est happé par l’histoire, résolument la représentation est bien meilleure que lorsqu’on ressent que le public s’ennuie passablement et ne réagit pas énormément – même si la pièce par ailleurs possède de nombreuses qualités en soi!
Toutefois je ne peux m’empêcher de penser, à l’instar d’August Schulenburg qui a répondu à l’article de Scott Walters, que la qualité existe et qu’il y a une différence entre « qualité » et « appréciation » (« value » en anglais qu’on pourrait peut-être plutôt traduire en l’occurence par valeur, ou mieux je crois, appréciation). La qualité est une chose qu’on peut reconnaître même quand on n’aime pas une pièce. Je n’ai pas d’exemple qui me vient en tête pour le théâtre, mais par exemple je reconnais la qualité du film l’Exorciste (pour l’histoire, les acteurs, le suspence effrayant, la tête horrible de la fille qui m’a donné des cauchemars, etc.), mais je ne peux pas supporter ce genre de film (pour la même raison d’ailleurs, à cause de la tête horrible de la fille qui m’a donné des cauchemars) ; où ça ne me parle pas particulièrement à moi (et donc on rejoint l’idée qu’une pièce est bien effectivement si elle parle au public auquel elle s’adresse).
Pour ne pas tomber dans une forme de relativisme du type « y’a des gens qui disent que c’est bien, y’a des gens qui disent que c’est mauvais, alors à quoi bon ? », je crois qu’il est important de spécifier sur quels critères nous nous basons pour juger une oeuvre, et également qu’est-ce qu’on juge intéressant dans ce critère. Dans ce cas, on pourrait arriver à traiter de la qualité d’une pièce d’une façon rigoureuse et claire. Parmi ces critères, il faut retenir aussi celui qu’apporte Scott Walters sur l’interaction et la manière que ça a de toucher le public. Je me souviens d’avoir vu Chat et Souris à la Michodière il y a voilà bien longtemps. Bon. J’avais trouvé la pièce assez grotesque et totalement convenue, malgré tout le talent des comédiens et leur évidente complicité. Malgré le fait que je n’ai pas aimé la pièce, et en l’occurence trouvé qu’elle n’était pas fantastique, je ne pouvais pas non plus totalement la dénigrer en me souvenant des rires innombrables du public. Qu’une pièce rencontre son public et arrive à son but – le distraire et l’amuser, c’est déjà beaucoup. C’est d’ailleurs pour cela que je n’aime pas entendre certaines personnes dire que le théâtre de boulevard et les petites comédies devraient passer à la trappe : peut-être qu’elles ne révolutionneront pas le théâtre et qu’elles n’élèvent pas spirituellement le public, mais au moins elles détendent et font rire, amène les gens à la magie du théâtre, et c’est déjà une très bonne chose.
En tout cas, vous pouvez lire la discussion sur ce sujet sur Theatre ideas : http://theatreideas.blogspot.com/2009/12/thesis-quality-doesnt-exist-discuss.html

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