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NOUVEAU SITE

Je suis encore vivant! poursuit sa route sur ce nouveau site :

http://www.jesuisencorevivant.com

A tout de suite!

(Pièce vue précédemment en ces lieux : ou plutôt lectures écoutées précédemment en ces lieux ? Deux bons souvenirs : Love Letters, avec Anouk Aimée et Philippe Noiret, un texte que depuis je continue à énormément apprécier et Quartett, avec Jeanne Moreau et Sami Frey, superbe)

© Brigitte Enguérand

Avec Extinction, Serge Merlin (et ses complices Blandine Masson et Alain Françon) réussit à créer une chose théâtrale que je n’avais encore jamais vue auparavant et qu’on pourrait qualifier de “lecture jouée”. La performance de Serge Merlin va bien au-delà d’une simple lecture et d’une simple modulation de la voix pour évoquer les émotions des personnages. Il incarne littéralement son personnage jusqu’à ne sembler ne faire qu’un, alors même que la forme reste malgré tout celle d’une lecture. J’avais finalement moins l’impression de voir un acteur lire une pièce qu’un personnage qui lirait ses lettres ou, perdu dans ses souvenirs, se les remémoreraient à voix haute, ou serait en dialogue avec un autre personnage. Je crois qu’elles sont bien rares ces lectures qui vont au-delà d’une simple retranscription orale du texte et qui donnent véritablement du corps et de la vie aux mots. C’était d’autant plus frappant que le Franz-Josef Murau (alter ego de Thomas Bernhard, l’auteur du roman dont est adapté le texte de la lecture) incarné et lu par Serge Merlin est de ces personnages passionnés et sombres, désespérés mais profondément clairvoyants.

A l’occasion d’un télégramme lui annonçant la mort subite dans un accident de voiture de ses parents et de son frère, il se remémore Wolfsegg, le domaine familial honni qu’il a fui. Il se souvient de son enfance au sein d’une famille qu’il n’aime pas et qui l’accuse de cultiver des “idées aberrantes” quand il s’enferme dans la bibliothèque. Il se souvient du mercantilisme et de la lâcheté de son père et de sa mère, des moqueries de ses soeurs. Mais il se souvient surtout des nazis qui ont trouvé refuge au sein du domaine à la fin de la guerre, cachés dans la Villa des enfants à jamais souillée. Si l’humour noir et l’ironie assez dévastatrice qu’utilise Franz-Joseph Murau pour décrire les siens et leurs pratiques, dont le ridicule est encore accentué par la voix à la fois déchainée, folle d’indignation et tremblante de colère de l’acteur, font naitre le rire, ce dernier reste au fond de notre gorge tant ces souvenirs enserrent le personnage comme la corde autour de l’homme qui sera pendu. Même en ayant fui le domaine filial pour Rome et en n’ayant gardé comme seul contact avec ses parents qu’une vieille photo rangée au fond d’un tiroir, le souvenir de ces nazis clandestinement logés comme des princes chez lui et d’un règne “national-socialiste-catholique” qui pesa un temps sur son pays le taraude et le mortifie. Ce n’est pas seulement l’extinction d’une famille, ou d’êtres abominables, mais c’est aussi sa propre extinction qui se prépare et qu’il pressent. Il y a ainsi dans les paroles de Franz-Joseph Murau cette folie grandiloquente mais lucide, qui rit des conventions puisqu’elle en a désormais dévoilé toutes la futilité et qui le fait ainsi s’autoproclamer le roi de “l’art de l’exagération” ; mais aussi une profonde amertume et une colère noire contre le nazisme que son mépris pour ces gauleiters ne suffit pas à atténuer, ainsi que le pressentiment d’une fin déjà acceptée. Cette voix qui renferme tant de sentiments à la fois, et qui émane d’un homme âgé dont les rides évoquent à la fois la sagesse et une certaine souffrance, est captivante, mais surtout profondément bouleversante.

Il n’y a qu’un seul bémol dans cette lecture formidablement jouée donc, qui est le choix de placer l’acteur sur une scène extrêmement sombre à peine éclairée par 4 projecteurs autour de la table où il s’assoit. En règle générale, je crois que rester attentif pendant une lecture, où il n’y a pas d’action sur scène, demande plus d’efforts qu’un spectacle habituel ; mais alors il est encore moins aisé de garder sa concentration sur un homme plongé dans une quasi obscurité pendant une heure quinze.

Mais ceci étant dit, la performance de Serge Merlin reste proprement fascinante et émouvante, tant dans sa manière de vivre le texte plutôt que de le lire et d’incarner le personnage plutôt que de le raconter ; que dans la folie pénétrante de son personnage.

En passant #6

C’est une information tout à fait en passant, le Royal Court de l’autre côté de la Manche recule la première de sa prochaine pièce parce qu’elle tombait le même jour que… le match de foot entre l’Angleterre et l’Algérie pour la Coupe du Monde. Une bonne dose de pragmatisme pour éviter les rangées vides le soir de la représentation ? En tout cas, officiellement, comme la pièce porte sur la boxe en amateur, le théâtre a estimé qu’il pouvait reporter la date de la première afin que les amateurs de sport puissent assister aux deux évènements.

On en tire les conclusions qu’on veut, mais c’est aussi une manière de dire que les publics de l’un peuvent être aussi les publics de l’autre, qu’il n’y a pas d’un côté les braillards supporters de foot et de l’autre les intellos qui discutent de Brecht, mais qu’on peut être les deux en même temps au-delà des clichés habituels. Sympathique, non ?

Source : what’s on stage.

(Pièce vue précédemment en ces lieux : La Chapelle en Brie, mise en scène Alain Gautré, critique en octobre 2009)

Alice, et cetera rassemble trois pièces courtes de Dario Fo et Franca Rame qui traitent de la femme, de la femme et de l’homme, du couple, du sexe, et puis surtout de la femme au final. Bien qu’ayant lieu dans une Italie des années 1960 où les bourgeois raillent les intellos féministo-gauchistes et se demandent à quoi peut bien servir cette révolution sexuelle si ce n’est à apporter plus d’embêtements dans le couple, l’ensemble conserve une certaine actualité et une fraicheur toute irrésistible.

Je dois avouer que l’interprétation de la première pièce (Alice au pays sans merveilles) m’a fait pour le moins froncer les sourcils : multiplant l’Alice en trois Alice candides mais toutes sexy avec leurs jolies robes courtes de couleur vive et leurs longs cheveux, elles content leurs aventures dans un pays bardé de frigos qui veulent les écraser et d’arbres membrés qui cherchent à les… bref. Imaginer trois ingénues se faire balader dans une contrée métaphore d’une vile société consumériste et machiste où elles se cognent tous les trois mètres à des pénis et des publicités qui leur ordonnent d’acheter le dernier produit crétin, cela aurait pu effectivement être épicé et drôle ; mais le côté hystérique, surjoué et parfois même un peu cheap de la mise en scène fait que je n’ai pas vraiment accroché. Pourtant les trois Alice trouvent leur place dans la suite en étant comme des sortes d’anges-gardiens malicieux des femmes des deux pièces suivantes, apportent une forme de fil rouge qui relient les trois pièces entre elles et servent à quelques uns des effets comiques les plus efficaces de la pièce.

La deuxième pièce, Je rentre à la maison, met en scène une femme entre deux âges qui s’enfuie de chez elle à la suite d’une dispute de plus avec un mari qui ne “dépasse pas les 21 secondes” au lit. Mais elle va rencontrer un collègue avec qui elle aura une aventure pour le moins piquante, sans vous conter la fin qui est un petit sommet d’absurdité drôle. Au début, j’étais un peu perplexe par rapport au choix d’un homme pour interpréter ce rôle de femme, ce qui oriente forcément le personnage vers une attitude et un parler assez précieux, les gestes maniérés, les yeux qui vont en l’air, les cris aigus… Ce qui peut faire perdre de la crédibilité ou de la force au personnage. A la fin de la pièce, j’ai pensé que c’était pour rester en cohérence avec la direction résolument burlesque de l’ensemble de la pièce, ce à quoi contribue effectivement bien le choix d’un homme pour jouer le rôle de cette épouse désabusée qui retrouve goût au sexe dans les bras d’un amant pour le moins inattendu. Il faut dire que Sébastien Amblard est un excellent acteur qui interprète à merveilles les émois, le désarroi comme la joie la plus folle de son personnage qui en devient au final très touchant.

Enfin, la troisième pièce, Couple ouvert à deux battants, s’ouvre sur une énième tentative de suicide d’une femme, désespérée face à son mari volage qui collectionnent les conquêtes comme d’autres collectionnent les timbres. Lorsque ce dernier tente de la convaincre des bienfaits du couple ouvert, elle finit par accepter à contre-coeur, mais celui qui pensait être le vainqueur se verra bientôt cruellement désarçonné… C’est l’habituel schéma du mari adultère sans scrupule et sans vergogne, roublard et macho, et de la femme désespérée qui n’en peut plus de l’attendre à la maison en se rongeant les nerfs ; puis le retournement de situation, la femme qui prend le dessus et se révèle être la plus fine, le mari qui est ridiculisé et roulé dans la farine. Il est toujours difficile d’aller au-delà des “trucs” habituels du vaudeville de base mille et une fois vus et revus et de ne pas sombrer dans des effets comiques bateau qui ne feront rire que les plus disposés à rire. Mais Couple ouvert à deux battants parvient à relever avec brio le défi en proposant une mise en scène qui certes exagère les traits des personnages sans néanmoins tomber dans le profondément grotesco-vulgaire. L’habituelle histoire du mari et de la femme est vivement rehaussés par le talent des deux auteurs. Surtout, leurs deux personnages ont des personnalités un peu plus travaillées que dans d’autres pièces du genre : la femme est parfaite dans sa reconquête de soi-même, son ton moqueur et revanchard ; l’homme en rajoute dans le côté mâle dominant qui bien que malin finit par sombrer dans la jalousie et la panique dés lors que sa femme lui échappe. Les deux sont finalement des adversaires à niveau égal et cette confrontation en devient vraiment intéressante. Ils oscillent entre la caricature impossible et les situations ubuesques que pourtant seule la réalité peut créer, et finissent par atteindre un juste équilibre. Par ailleurs, certaines situations en elles-mêmes sont franchement cocasses et les rires ne peuvent que fuser.

Alice et cetera – extrait du spectacle
envoyé par WebTV_du_Rond-Point. – Découvrez plus de vidéos créatives.

Bien que posant un regard largement railleur sur ce couple bourgeois qui s’essaye aux aléas du couple libre et un regard préoccupé pour ces femmes qui cherchent à s’émanciper, la pièce cherche surtout à faire rire (échoue dans la première à mon avis, mais y réussit très bien dans la deuxième et surtout la troisième pièce), fait le pari du burlesque tout en faisant un clin d’œil aux femmes qui finalement s’en sortiront toujours, accompagnées de leur malicieuse Alice personnelle qui est là pour apporter sourire et liberté joyeuse. Cela faisait longtemps que je n’avais pas autant ri dans une pièce, et c’est un excellent changement.

(Pièce vue précédemment en ces lieux : Sans mentir, il y a longtemps, mise en scène de José Paul (qui joue dans L’illusion conjugale) et Stéphane Cottin, souvenir d’une pièce très moyenne)

L’illusion conjugale pose le triangle habituel de la femme, du mari et du meilleur ami du mari qui… On ne sait pas trop. C’est sans doute là l’intérêt principal de cette pièce qui ne révolutionne sans doute pas le genre mais qui propose une fin pour le moins maligne. Mais reprenons depuis le début : Jeanne décide de faire les comptes avec son mari Maxime en lui soutirant le nombre de conquêtes hors mariage. Si ce dernier avoue un certain nombre d’aventures, elle n’en avoue qu’un seul qui a duré plusieurs mois, ce qui rend à moitié fou le mari qui cherche à tout prix à savoir qui est le coupable. Ses soupçons se portent sur Claude, son meilleur ami, qu’il invite à déjeuner pour en avoir la confirmation. Jusque là, la pièce se déroule comme une habituelle comédie avec une femme faussement ingénue, qui derrière sa manie d’étirer les syllabes comme une élégante légèrement décérébrée cache son petit jeu, et le stéréotype de l’homme-coq bourgeois qui a réussi sur tous les niveaux (professionnel, personnel inclus conjugal et extra-conjugal, même automobile) mais qui ne peut s’empêcher de tomber dans les travers du mâle possessif et de mauvaise foi et de jouer le sot quand il se retrouve dans une situation délicate. La pièce prend du piquant à l’arrivée du meilleur ami, lorsque le jeu s’installe, lorsque ce que le public et le mari soupçonnent se confrontent à l’attitude de la femme et du meilleur ami, lorsque les phrases à double sens et les regards chargés de signification peuvent apparaître comme tels tout comme ils pourraient très bien être innocents. Cette incertitude perdure jusqu’à la fin de la pièce où le rapport de forces se trouve inversé : la femme qui apparaissait comme la victime dans un couple où le mari a multiplié les coucheries se révèle finalement être celle qui a tiré les ficelles de l’intrigue. Il y a une certaine jouissance à laisser le mari douter ce que lui-même et spectateurs sont convaincus. Ce mystère est donc certainement l’attrait essentiel de cette comédie, ainsi qu’une certaine surprise dans une pièce qui dans l’ensemble est d’assez bonne facture (très bons comédiens, décor sobre, pas d’effets comiques vraiment grossiers chose qui me fait toujours un peu peur), mais reste classique et relativement prévisible dans ses effets comiques. Certaines répliques sont drôles et pour le moins acérées, et on rit de certains poncifs bourgeois, mais d’autres ressorts comiques s’étirent en longueur et, même s’ils peuvent être intéressants en soi, ont déjà été vus et revus et perdent donc de leur attrait (comme par exemple cette morale totalement adaptable à ses intérêts qu’a le mari qui peut faire rire un moment mais guère plus).

Au final, la première partie de cette comédie est plutôt ordinaire et peu surprenante, avec les personnages du mari et de la femme assez intéressants mais pas exceptionnels non plus, ce qui comporte un certain risque de vague ennui. Mais le personnage du meilleur ami plus ambiguë et plus intriguant que les deux autres, ainsi que le dénouement qui n’en profite pas pour verser dans une morale bateau du type “il s’est bien fait avoir le salaud” mais s’amuse simplement du retournement de situation, tout en ayant un ton un peu mélancolique qui donne un peu de substance à l’histoire, font tout l’attrait de la pièce, ce qui fait que j’en suis ressortie, sans être particulièrement emballée, avec quand même un sentiment plutôt positif.

Extrait vidéo ici.

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