En n’étant plus étudiante depuis quelques mois et heureuse de devoir payer mes impôts à la fin de cette année (Ha Ha!), je découvre avec effarement qu’un de mes profs avaient raison, qu’on n’avait plus vraiment la force ou même le temps d’aller au théâtre après une journée de travail – et qu’avant de chercher chez Bourdieu, le capital culturel ou le désavantage économique pour expliquer le non-public du spectacle vivant, il valait mieux penser au fait que c’est dur de trouver une baby-sitter, aux retards du RER, ou en l’occurence que lorsqu’on termine le travail à 20h eh bien on est un peu crevé…
Bref! Je ne suis pas allée au théâtre cette semaine, et je n’irai pas cette semaine, donc la prochaine critique est ajournée à je ne sais quand.
Toujours est-il que si du coup il n’y a rien à lire sur ce blog, il y a des choses à lire ou à voir ailleurs.
Une mauvaise nouvelle : Rayhana, l’auteure de l’excellente pièce « A mon age je me cache encore pour fumer » dont je parlais dans la dernière note, s’est faite agresser par des individus qui ont tenté de la brûler (sans succès heureusement!) alors qu’elle se rendait à la Maison des Métallos. On devine évidemment les raisons qui ont motivé cette agression contre une femme qui a écrit une pièce traitant de femmes algériennes subissant la violence des hommes. Le théâtre, parce qu’il révèle en plein jour ce qui est terré dans le secret et le non-dit, inquiète… Mais persistera!
http://www.leparisien.fr/paris-75/pres-de-500-personnes-rassemblees-en-soutien-a-rayhana-16-01-2010-780356.php
Une bonne nouvelle : Perthus, cette pièce fabuleuse qui avait représentée au Rond-Point il y a deux ans, est de nouveau à Paris au Vingtième Théâtre. Si vous n’y êtes pas encore allés, courez-y!
Une discussion intéressante: sur son blog Theatre ideas, Scott Walters discute la notion de qualité et affirme qu’elle n’existe pas. En effet, à partir du moment où on accepte l’idée que certaines personnes supposément instruites et familières avec le théâtre pensent qu’une telle pièce est bien, tandis que d’autres personnes toutes aussi instruites et habituées à voir des pièces pensent qu’au contraire elle n’est pas bien, qui a raison dans l’absolu et qui a tort ? Donc il existe un certain relativisme en ce qui concerne la notion de qualité : chacun a sa notion de qualité définie par certains critères et il n’y en a pas une qui soit objective et universelle. En conséquence, la qualité n’existe pas. Il propose une autre définition de la qualité, qui est basée sur l’interactivité entre la pièce et le public. Pour reprendre ses termes, « la qualité existe quand une pièce avec certaines caractéristiques dans une mise en scène avec certaines caractéristiques entre en interaction avec un public qui reconnaît, apprécie et est capable d’interpréter ces caractéristiques ». Ainsi il n’existe aucune pièce qui soit bonne ou mauvaise en soi, mais cela dépend de l’interaction qu’elle établit avec son public. Il utilise l’exemple de Los Vendidos de Luis Valdez, une pièce qui serait « unidimensionnelle, avec des personnages stéréotypés et jouée par des acteurs pas très bien entrainés », bref qui en soi n’est pas géniale, mais qui a été présentée à l’arrière d’un camion en Californie pendant une grève de vendangeurs : « ce serait [donc] une production de grande qualité parce qu’elle a combiné le contenu, la forme, le contexte et le public de manière efficace et dynamique ».
Bien que je pense au contraire que la notion de qualité existe, je suis d’accord d’une certaine manière avec deux des idées développées par Scott Walters: la définition de la qualité d’une pièce est souvent détenue par une petite cotterie élitiste qui influence les mises en scènes actuelles et qui au passage ridiculise toutes les opinions du public soit disant ignorant – mais j’imagine que c’est inévitable, pour n’importe quel type d’art, il y aura toujours des gourous, des grands manitous et des stars. Par ailleurs, l’interactivité entre artistes et le public détermine dans une grande partie si une représentation (mais pas la pièce en elle-même) sera bonne ou mauvaise : quand le public réagit, quand on sent qu’il se passe ce petit quelque chose de particulier, quand tout le monde retient son souffle et est happé par l’histoire, résolument la représentation est bien meilleure que lorsqu’on ressent que le public s’ennuie passablement et ne réagit pas énormément – même si la pièce par ailleurs possède de nombreuses qualités en soi!
Toutefois je ne peux m’empêcher de penser, à l’instar d’August Schulenburg qui a répondu à l’article de Scott Walters, que la qualité existe et qu’il y a une différence entre « qualité » et « appréciation » (« value » en anglais qu’on pourrait peut-être plutôt traduire en l’occurence par valeur, ou mieux je crois, appréciation). La qualité est une chose qu’on peut reconnaître même quand on n’aime pas une pièce. Je n’ai pas d’exemple qui me vient en tête pour le théâtre, mais par exemple je reconnais la qualité du film l’Exorciste (pour l’histoire, les acteurs, le suspence effrayant, la tête horrible de la fille qui m’a donné des cauchemars, etc.), mais je ne peux pas supporter ce genre de film (pour la même raison d’ailleurs, à cause de la tête horrible de la fille qui m’a donné des cauchemars) ; où ça ne me parle pas particulièrement à moi (et donc on rejoint l’idée qu’une pièce est bien effectivement si elle parle au public auquel elle s’adresse).
Pour ne pas tomber dans une forme de relativisme du type « y’a des gens qui disent que c’est bien, y’a des gens qui disent que c’est mauvais, alors à quoi bon ? », je crois qu’il est important de spécifier sur quels critères nous nous basons pour juger une oeuvre, et également qu’est-ce qu’on juge intéressant dans ce critère. Dans ce cas, on pourrait arriver à traiter de la qualité d’une pièce d’une façon rigoureuse et claire. Parmi ces critères, il faut retenir aussi celui qu’apporte Scott Walters sur l’interaction et la manière que ça a de toucher le public. Je me souviens d’avoir vu Chat et Souris à la Michodière il y a voilà bien longtemps. Bon. J’avais trouvé la pièce assez grotesque et totalement convenue, malgré tout le talent des comédiens et leur évidente complicité. Malgré le fait que je n’ai pas aimé la pièce, et en l’occurence trouvé qu’elle n’était pas fantastique, je ne pouvais pas non plus totalement la dénigrer en me souvenant des rires innombrables du public. Qu’une pièce rencontre son public et arrive à son but – le distraire et l’amuser, c’est déjà beaucoup. C’est d’ailleurs pour cela que je n’aime pas entendre certaines personnes dire que le théâtre de boulevard et les petites comédies devraient passer à la trappe : peut-être qu’elles ne révolutionneront pas le théâtre et qu’elles n’élèvent pas spirituellement le public, mais au moins elles détendent et font rire, amène les gens à la magie du théâtre, et c’est déjà une très bonne chose.
En tout cas, vous pouvez lire la discussion sur ce sujet sur Theatre ideas : http://theatreideas.blogspot.com/2009/12/thesis-quality-doesnt-exist-discuss.html